Selfie et Instagram

L’évolution des représentations de Soi par le numérique

Happy people using mobile smart phone

Introduction

Avec un nombre de photos prises – et partagées sur les réseaux sociaux, en constante augmentation depuis plusieurs années, il semble que l’individu soit en pleine transition psycho-socio-numérique.  Cette tridimension nous permet d’envisager la pratique en jeu au niveau de l’individu, dans une dynamique de société et groupe(s) – identité de groupe, norme sociale, culture et acculturation.. -, permise par les évolutions technologiques.  Ainsi, nous nous intéresserons à l’usage du réseau social mondial Instagram. L’application permet la diffusion de contenu photos et vidéos, dispose de nombreuses fonctionnalités de retouche (recadrage, filtres et autres améliorations..), d’un service de messagerie et de diffusions de “stories”.. entre autres. Le choix d’Instagram porte un intérêt de part son historique, à savoir le rachat de l’application par Facebook et la volonté du groupe à concurrencer l’application Snapchat. 

Quelles évolutions impliquent l’utilisation de réseaux sociaux tels qu’Instagram dans la représentation de Soi? 

Ici la représentation de soi fait appel à l’ensemble unifié des facettes multiples composant l’individu. Nous faisons le choix de parler du sujet comme une entité “à part entière”, avec une représentation de soi établie et constante/stable. Ce sur quoi porter notre intérêt sera l’évolution du concept par les fluctuations des différentes facettes de cette représentation. Afin de définir un axe réflexif au sein de ce questionnement, nous nous limiterons principalement au phénomène de selfie, et principales typologies visuelles.

Document 1: Godart, E. (2006) Je selfie donc je suis

Chapitre 3: Une révolution moïque, les métamorphoses du moi 

“le fait de pouvoir réaliser une photo de soi-même (…) par l’intermédiaire d’un objet-écran qui devient ainsi un véritable intermédiaire entre mon moi intérieur et l’image de moi, puis de le poster sur les réseaux sociaux, a-t-il des répercussions sur la nature profonde de notre moi?” page 61

Le moi dans tous ses états – “l’objet-écran qu’est par exemple le smartphone est devenu une sorte d’extension de nous-même.” page 63
Selfbranding dans l’egosphère – “S’autoproclamer vedette, transformer son image en la faisant coïncider avec un idéal de soi, un peu comme si un magicien nous offrait la possibilité de nous transformer d’un clic de baguette magique, a certes de quoi regonfler l’estime de soi. Cette transposition où la pose choisie vient célébrer l’ego peut aider à combler un vide narcissique, le temps de se trouver beau ou belle sur l’image. A l’estime de soi fait écho la confiance en soi” page 66 / “un moi ainsi mis sur le devant de la scène grâce aux nouvelles technologies et une iconisation de soi ne peut-être sans conséquence sur son identité…” page 67
Je selfie, donc je suis – “Au je cartésien conçu comme ouverture à soi-même, notre contemporanéité répond par le je du selfie, marque d’un profond questionnement identitaire. (…) Nous sommes au coeur de la problématique de la subjectivité à l’heure du virtuel: la rencontre de deux moi, le moi réel et le moi virtuel.” page 69
Le stade du selfie – “Ce bouleversement numérique invite à repenser la subjectivité, à commencer par la construction du sujet. Il y une analogie intéressante à relever avec le stade du miroir tel que le définit le psychanalyste Jacques Lacan, où le miroir serait remplacé par l’écran du smartphone” page 70 / “Ainsi, (…) c’est la constitution d’une nouvelle forme de subjectivité hybride, une subjectivité virtuelle. (…) tout comme le moi qui ne cesse de s’interroger entre son éprouvé réel et sa représentation virtuelle.” p73 
Le selfie de Narcisse – “le moi s’illusionne en permanence en cherchant à se saisir sans jamais s’appréhender, aliéné à son image, de laquelle il a beaucoup de mal à se détacher, pour aller à la rencontre de l’autre et du désir de l’autre. Là encore, faire un selfie en est symptomatique: c’est se servir de l’autre comme un moyen et non plus comme une fin, un moyen à la recherche de la satisfaction d’un désir narcissique.” / “on constate l’usage que les 15-25ans font des photos sur Snapchat (…) viennent remplacer les mots. Et pour bon nombre, (…) sont des selfies. Si bien que Snapchat a lancé (…) de nouvelles fonctionnalités pour customiser les selfies.” pages 78-79

Document 2: Le selfie, le narcissisme virtuel ou la représentation de soi

Le Selfie, l’autonomie de notre société de communication. “Le selfie naît ainsi du germe des 5 piliers de notre monde de communication du XX/XXIème siècle : l’autonomie, la mondialisation, et la démocratisation. Le Selfie en est une nouvelle illustration. L’usage du smartphone me permet d’être autonome (…). L’usage du selfie est démocratique, dans le sens où il est accessible à tout le monde, et ne coûte rien (hormis le téléphone qui remplit d’autres fonctions ).”

L’objet médiologique. “La médiologie est le rapport de la technique et de la culture, qui ne sont pas contradictoires entre eux. Mais au contraire influent l’un sur l’autre. (…) Les usages sont ainsi souvent liés à l’objet technique. Le selfie est la conjugaison de 2 principes :

  • l’appareil photo dans les 2 sens. Les appareils photographiques sont destinés à photographier un sujet, devant soi. Pas soi-même. L’option est apparue, et a permis cette trouvaille.
  • à bout de bras : c’est mon bras qui par extension de l’appareil est le trépied des appareils photographiques d’autrefois. Ici, on ne pose pas l’appareil sur un pied, mais au bout de son bras.

L’infinité des possibilités est également possible : (…) multiplier à souhaits ses photographies, libre de son imagination. D’une possibilité technique voilà que naît une possibilité culturelle, celle du narcissisme virtuel.” 

La vie selon Andy Warhol, narcissique : la star c’est moi ! “Et il est troublant de voir le parallèle avec les sérigraphies d’Andy Warhol : portraits identiques de star (Marylin Monroe par exemple), copiés (l’oeuvre n’est plus pièce unique d’art, mais industrielle ), et médiatisés.” 

Narcissisme ou représentation de soi ? “L’usage du selfie est né avec les réseaux sociaux (…). Sur le réseau social, on est tout seul, devant la toile. Partager avec les autres une représentation de soi, autant qu’elle soit maîtrisée. (…) Les dérives sont nombreuses, en terme d’e-réputation.”

Le selfie de groupe “L’égoïsme du selfie n’a plus lieu d’être, mais se déplace sur le groupe. La distance intime imposée par le selfie (…) lie le groupe de façon rapprochée. Elle a une valeur sociofuge. Là, la valeur du selfie est intéressante. (…) Et si le groupe était au préalable distant, le moment du selfie réunit par la proximité les membres.” 

La représentation idéale de soi. “Les médias qui s’intéressent au phénomène soulignent l’excès du phénomène, comme narcissique. Pourtant, le selfie est avant tout pour le jeune adolescent une manière de se représenter, de montrer au plus juste ce qu’il aimerait qu’il soit perçu. (…) non pour être le plus beau, mais se regarder pour les autres. Car c’est le regard de l’autre qui est important. La diffusion de sa photographie est l’image qu’on aimerait renvoyer. C’est entrer dans le monde d’une façon présentable. (…) En tant qu’acteurs, les individus cherchent à entretenir l’impression selon laquelle ils vivent conformément aux nombreuses normes qui servent à les évaluer, eux-même et leurs produits. Se regarder, s’auto-graphier, c’est déterminer comment nous sommes vus, reconnus auprès des autres. L’usage du selfie n’est donc pas narcissique ; elle est moyen de se décrypter.”

Selfie or not selfie ?“Les réseaux sociaux, les médias considèrent souvent que les selfie sont un nouveau graal pour se mettre en valeur. (…) Récemment, Obama qui a su user des réseaux sociaux, et des selfies a mis en garde la jeunesse contre une utilisation déplacée des selfies. Dans ses rencontres avec les citoyens, l’Américain ne sert plus la main, ne dit plus bonjour au Président. Non, il tend son bras et veut sa photographie, son selfie. (…) Le sujet humain n’a plus d’importance. Il devient un objet qu’on manipule dans son champ de vision. De son expérience d’homme politique, Obama explique : « L’une des choses bizarres quand j’étais président », a-t-il détaillé à son audience, « j’ai découvert que les gens ne me regardaient plus dans les yeux et ne me serraient plus la main ».”

La clôture de mon monde. “L’univers que je photographie est moi, et l’espace immédiat où je suis. Cet espace est limité à 1m3 : 1 mètre de l’objectif, et moins d’un mètre en hauteur (hauteur du visage et éventuellement de mon torse). Le selfie définit donc un propre espace , le mien, en me mettant physiquement sur la photographie dans un espace délimité intellectuellement, et visuellement dans l’espace entre le bout de bon bras et mon visage. C’est purement l’espace d’intimité, selon la proxémie, qui étudie le rapport de la distance et de la communication : moins d’un mètre. Le selfie est ainsi un monde construit par moi-même, proche de moi, dans lequel je suis bien ( j’ai décidé du résultat ), et dans lequel je peux me voir de manière acceptable. Voilà pourquoi il est un moteur pour les adolescents qui le pratique. Salvateur, plutôt que destructeur, comme les médias peuvent parfois de manière exagérée le noter.”

Mon identité numérique et transactionnelle. “L’identité renvoyée par le selfie est mienne. Elle a cette valeur unique. (…) MasterCard expérimente par exemple le selfie comme un moyen de paiement. La photographie de moi même permet de justifier qui je suis, sans demander d’autres moyens d’identification (comme un code secret). Le selfie devient ainsi petit à petit cette nouvelle empreinte de soi, et transactionnelle. Qui a une valeur comme l’empreinte de doigt… Le selfie est donc l’exercice ludique, utilitaire et introspectif. En prenant en compte ces 3 vigilances : Identifiable , Immédiat, Inclusif. ( la règle des 3 I sur les réseaux sociaux ).”

Conclusion

Il semble que l’identité numérique offre la satisfaction à court terme d’une modulation de l’apparence dans une dynamique mondiale d’image et de communication en perpétuelle mouvance. Ainsi, les filtres et corrections viennent remplir un rôle dans la présentation de Soi à l’Autre. Et la volonté économique des réseaux sociaux à investir ses dimensions de modifications des supports visuels, tend à encourager ces pratiques auprès des usagers; et la création de nouveaux usages. Ces évolutions semblent conduire Instagram – sous l’influence du groupe Facebook, son propriétaire – et l’application Snapchat à une uniformisations des services proposés.  Il semble nécessaire d’analyser les “gains”,”pertes” et évolutions engendrées par la pratique du selfie, et plus généralement le développement de la photo numérique.  Qu’en est-il de la créativité, et à quoi correspond-t-elle? Il faudrait soumettre ce terme au champ théorique, afin d’en dégager des “potentiels” et ses possibles limites.

Que vient soulever la dimension premièrement ludique de ces pratiques? L’analyse photographique permet-elle d’observer une démarche d’affirmation de soi pour l’individu, d’une recherche identitaire, ou bien d’un moyen transversal à ces hypothèses? Que laisse à voir la photo, son objet? S’agit-il d’un travail de mise en scène, d’une tentative de capture du réel? Quels éléments sont montrés dans le cadre de la photo, et que peuvent-ils venir dire de l’individu? La typologie des usages des réseaux sociaux permettrait-elle de proposer l’évolution des traits de personnalité – constituant les facettes du Soi- en une imagerie descriptive de qui nous sommes. 

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